La Françafrique : toujours une réalité ?

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Libreville (Gabon). Emmanuel Macron et le président gabonais Ali Bongo avaient appelé à la tenue de ce sommet lors de la CO27 en Egypte. Ptoto: AFP/Ludovic Marin

En mars, le Président Emmanuel Macron a entamé une tournée dans quatre pays d’Afriques (Gabon, Angola, Congo-Brazzaville et République démocratique du Congo), au cours de laquelle a dit vouloir “sortir de la Françafrique”. Mais quel est le véritable objectif de cette visite ? Macron, veut-il rendre les ex-colonies plus indépendantes ou présenter une version moins intrusive de la France ?

Des relations en péril

Les liens politiques, économiques et sociaux entre la France et les pays francophones en Afrique ne se sont pas brisés lors de la décolonisation, mais sont de plus en plus fragiles : la langue française est en déclin, les échanges économiques sont en baisse et même les élites locales se détachent peu à peu de leurs homologues françaises. Même si la mère-patrie exerce toujours une forte influence sur ses anciennes colonies, ces dernières ne semblent pas la voir du bon œil et ne tardent pas à tourner leur regard vers d’autres compétiteurs. En effet, le continent africain devient de plus en plus cible attrayante pour les grandes économies mondiales, telles que la Chine, qui réalise d’importants investissements infrastructurels dans le cadre de la Nouvelle route de la soie, ou la Turquie, qui souhaite acquérir le statut de partenaire commercial fidèle.

L’influence française en Afrique survit grâce aux liens tissés au fil du temps, mais elle est vouée à disparaître si Paris ne renouvelle pas son image. C’est pourquoi Macron dit vouloir “la fin de la Françafrique” : il ne souhaite pas l’affaiblissement de leurs relations, mais plutôt l’abandon de ce portrait négatif.

L’expression “Françafrique” remonte encore à la période de la décolonisation, à la fin des années 1960, et visait à définir une “coopération” entre l’Hexagone et les nouveaux États indépendants africains. De fait, plusieurs accords bilatéraux furent signés, dont la plupart s’avérèrent pourtant constituer des formes de protectorat, comme dans le cas du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Gabon et de Djibouti. Très proche des élites locales, Paris possède une forte influence diplomatique et  militaire: plus de 4000 soldats français sont présents sur le sol africain dans plusieurs bases militaires, principalement en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Gabon, au Niger et au Tchad. Cependant, cette présence militaire n’est plus perçue par les Africains comme un moyen de protection, mais comme une forme d’ingérence indésirable.

Sur le plan économique, il existe une monnaie qui les unit : le franc CFA. Quatorze pays africains l’utilisent encore, six au sein de la Communauté monétaire de l’Afrique centrale et huit au sein de l’Union monétaire ouest-africaine. La France n’a plus le pouvoir de décision qu’elle avait auparavant, mais les échanges entre les deux unions monétaires doivent toujours être convertis préalablement en euros, et c’est toujours la Banque de France qui imprime les billets. Le désir d’une nouvelle monnaie semble cependant exister, et d’autres puissances sont toujours prêtes à proposer leur monnaie à l’échange. Le Yuan surtout étend progressivement sa zone d’influence sur le continent africain, grâce à d’importants investissements du projet chinois de la Nouvelle Route de la Soie. Cela est pourtant en train de provoquer un fort endettement des gouvernements des pays de la zone CFA vis-à-vis de la Chine. C’est le cas, entre autres, de la République du Congo, où un processus de conversion du franc CFA en yuan est en cours.

Pourtant, le plus grand pouvoir d’attachement hérité du colonialisme est celui de la langue : l’Afrique est le continent où l’on parle le plus le français, qui reste la langue la plus utilisée pour les échanges commerciaux. Mais si auparavant le jeune africain était culturellement lié à la France, il a aujourd’hui la possibilité d’avoir une vision plus internationale, une sensibilité culturelle moins attachée à un seul pays.

Mais surtout, le fantôme colonial n’abandonne pas les pays francophones : même si l’approche de la France a changé, les pays n’oublient et ne pardonnent pas la période de domination coloniale. Les crimes commis par la France pendant la période coloniale ont profondément marqué les peuples africains, qui ont connu de terribles violences avec de milliards de mort, des expropriations, la privation de liberté et, surtout, la négation profonde de la dignité humaine à travers la domination politique, économique et culturelle. Les États gardent la mémoire de l’esclavage pratiqué par la France sur les populations locales, de ses missions “civilisatrices”, et réclament toujours des compensations pour les biens confisqués. L’ex Françafrique est actuellement imprégnée d’un sentiment anti-français, et Paris, qui s’en rend compte, tente de redorer son image.

La réaction ambiguë de Macron

Conscient de la fragilité de ses relations avec le continent, le gouvernement Macron n’a pas tardé à proposer de nouvelles mesures et redéfinir sa stratégie. Le 27 février, juste avant de partir en tournée en Afrique, le chef d’État a prononcé un discours à l’Élysée pour présenter sa nouvelle politique africaine. Le discours visait à montrer une relation renouvelée entre la France et les pays africains, un partenariat et une coopération amicale, bien loin du modèle de la Françafrique. Message que Macron a repris au Gabon : “Je ne suis venu témoigner que mon amitié et ma considération à un pays et un peuple frère”.

La région regarde Paris de travers, mais Paris, au lieu de prendre ses distances, essaie de se rendre plus agréable à ses yeux : la France change son attitude, tant sur le plan militaire qu’économique. Macron définit la réorganisation militaire française sur le sol africain comme “ni un retrait, ni un désengagement, mais l’adaptation d’un dispositif”. Il propose par exemple de transformer les bases militaires en académies, afin que les soldats africains puissent se former auprès de leurs homologues français. Au cours de sa tournée, le Président a dévoilé de nouvelles initiatives et il a mis l’accent sur l’éducation, la formation et le financement des entreprises africaines pour stimuler le développement économique. Mais tandis qu’il jouait le rôle de parent bienveillant (est-ce vraiment ce que souhaite la population locale ?), il a également souligné à plusieurs reprises sa rupture avec le passé : “l’ère de la Françafrique est révolue”. Il a invoqué la “responsabilité française” et proposé des mesures de compensation, notamment la restitution de divers objets d’art prélevés au cours de la période coloniale. 

Pour autant, est-il vraiment utile de mentionner la Françafrique ou ce type de discours ne fait-il qu’aggraver l’aliénation des parties ? Évoquer cette période réveille un traumatisme psychologique profond, provoque la réminiscence d’une souffrance que la France ne peut véritablement pas compenser. La France veut “sortir de la Françafrique” car elle a compris que si elle ne modifie pas sa narration, la rupture des relations est de toute façon inévitable. Paris sait qu’une relation de dépendance ne peut plus fonctionner, qu’elle doit acquérir une réputation d’amitié, en redorant son image. Il ne s’agit pas d’un acte de pure bienveillance, mais de la poursuite de ses propres intérêts, comme l’a reconnu Macron lui-même à l’Élysée : “Nous avons des intérêts à défendre”. Pour les poursuivre, l’Hexagone doit persuader les communautés locales qu’il s’agit d’intérêts partagés avec ses interlocuteurs. Y arrivera-t-il ? 

Ce type de discours tiendra-t-il ? Ou est-ce vraiment la fin de l’influence française en Afrique ?

Resources 

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/03/02/emmanuel-macron-a-commence-sa-tournee-africaine-sur-le-theme-de-la-protection-des-forets-au-gabon_6163848_3212.html

https://www.tf1info.fr/international/l-age-de-la-francafrique-est-revolu-assure-le-president-emmanuel-macron-depuis-le-gabon-en-afrique-2249763.html

https://www.france24.com/fr/afrique/20230305-business-fran%C3%A7afrique-que-faut-il-retenir-de-la-tourn%C3%A9e-africaine-d-emmanuel-macron

DOMINO. Rivista sul mondo che cambia. Umano, troppo umano. Numero 9 – 2022

https://www.youtube.com/watch?v=ULE_-8SShdM&ab_channel=%C3%89lys%C3%A9e

https://www.youtube.com/watch?v=f1DDLJ2hRno&ab_channel=FRANCE24

https://www.youtube.com/watch?v=KGkbhFUFLWc&ab_channel=FRANCE24